Vous êtes ici : Accueil > S’informer > Services éducatifs > Mémorial de la Shoah > Une visite de l’exposition : "La spoliation des Juifs, une politique (...)
Publié : 9 juin 2013

Une visite de l’exposition : "La spoliation des Juifs, une politique d’Etat (1940-1944)"

Lorsque la scénographie donne à voir le travail de l’historien et sa démarche historique, une exposition propose au visiteur qui s’y attarde de s’approprier un sujet en en multipliant les niveaux de lecture. Et c’est bien de cela dont il s’agit avec l’exposition et son catalogue –très riche prolongement- sur « La spoliation des Juifs : une politique d’Etat (1940-1944) », visible au Mémorial de la Shoah jusqu’au 29 septembre prochain.

Inscrite dans les démarches nouvelles de l’historiographie de la Shoah (cf. Ivan Jablonka et Annette Wieviorka, Nouvelles perspectives sur la Shoah, PUF, 2013), l’approche de Tal Bruttmann, commissaire de l’exposition, questionne le rôle des administrations, et particulièrement celle de Vichy et de sa politique antisémite depuis « les premières mesures d’exclusion, jusqu’aux rafles réalisées dans le cadre de la Solution finale ». Ne cessant de croiser l’analyse micro-historique, à partir du questionnement des archives de la ville de Grenoble, avec l’analyse à l’échelle nationale des politiques d’"aryanisation" menée par l’Etat français, tout en les replaçant à l’échelle de l’Europe sous le III Reich, l’exposition montre comment le processus de dépossession systématique des entreprises appartenant aux Juifs, ainsi que la logique de décontamination des biens « souillés », ont accompagné, souvent précédé et toujours facilité la réalisation de l’assassinat de masse. En effet, « après l’été 1941, les administrations françaises confisquent entreprises, biens immobiliers, financiers et mobiliers appartenant aux Juifs de France. Menée par le C.G.Q.J., cette politique est réalisée grâce à un éventail très large d’administrations, de préfectures aux services économiques ou financiers, en passant par la police, la justice ou les mairies ». (Tal Bruttmann, L’Histoire, supplément au numéro 385, mars 2013).
Pour mettre en évidence cette logique multiscalaire de « l’aryanisation », l’exposition s’organise en quatre parties, présentant chacune l’une des échelles de la mise en œuvre de la spoliation. Alors que les deux premières parties portent leur attention sur la situation en Allemagne, puis en Europe, entre 1933 et 1940, les deux autres parties sont davantage centrées sur le cas français. L’analyse du régime de Vichy met en évidence non seulement la superposition et la concurrence des logiques législatives en fonction des statuts territoriaux depuis la signature de l’armistice de juin 1940 mais aussi les différents acteurs qui prennent part à la recherche des « biens juifs ». Ainsi « au début de l’année 1944 la première phase de la politique d’"aryanisation" a été atteinte : en trois années pour la zone occupée, et à peine plus de deux pour la zone libre, l’ensemble des biens identifiés tombant sous le coup des lois d’"aryanisation" allemandes et françaises a été placé sous administration provisoire, et n’appartient dès lors plus à ses légitimes propriétaires (…) La seconde phase, celle de l’"aryanisation" définitive (…) est encore largement en cours en 1944 (…) et seule la Libération empêche son achèvement total ».
40 ans plus tard, alors que se pose de nouveau la question des biens en déshérence, la commission d’enquête sur la spoliation des Juifs de France, dirigée par Jean Mattéoli, permet de clore la question des restitutions par la création d’une commission d’indemnisation ainsi que par la naissance de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.

Pour aller plus loin : Tal Bruttmann, Au bureau des affaires juives. L’administration française et l’application de la législation antisémite (1940-1944), La découverte, 2006.