Retour sur le film « Le cauchemar de Darwin » d'Hubert Sauper, 2005 - CAN@BAE Histoire-Géographie

Retour sur le film « Le cauchemar de Darwin » d’Hubert Sauper, 2005

, par Philippe Briat

Il y a maintenant bientôt 3 ans sortait en salle un documentaire qui allait rencontrer un succès certain pour ce genre de productions, susciter des réactions passionnées et une violente polémique.

De manière schématique, les spectateurs, dont les enseignants d’histoire-géographie, se classaient fréquemment en deux catégories. Ceux qui sortaient accablés par le constat d’une Afrique engluée dans un sous-développement dont elle ne parviendrait jamais à sortir et ceux qui quittaient la salle agacés par un film qu’il jugeaient éxagérément catastrophiste.

Brève présentation du film sur le site d’ARTE

Le film me paraît toutefois intéressant à utiliser en classe de seconde ou terminale en associant ECJS et Géographie. Sa récente diffusion sur la chaîne Arte, le 22 avril 2008, permet de l’utiliser en classe. En effet suite aux accords passés entre le Ministère de l’Education Nationale et les ayants droits, une programme diffusé sur une chaîne hertzienne non payante peut être diffusé en classe dans un but pédagogique. Voir à ce sujet l’article de J.P.Meyniac et le B.O. http://www.cnrtl.fr/definition/documentaire

En effet ce film ne laisse pas indifférent, il suscite émotion voire passion. N’est-ce pas une des tâches de nos disciplines et de l’ECJS d’apprendre à dépasser l’émotion pour entrer dans l’analyse ?

Nous avons pour la plupart été confrontés lorsque nous abordons dans nos cours des questions qui peuvent avoir des résonnances contemporaines ou qui sont propices à l’émotion (nazisme, Deuxième Guerre Mondiale par exemple...), à des réactions d’élèves qui relèvent du jugement moral. Il n’est pas toujours aisé de leur faire comprendre que l’histoire et la géographie ne consistent pas à faire le procès d’une époque ou des acteurs qui interviennent dans un espace mais d’expliquer une période passée ou la construction d’un espace.

Les lignes qui suivent ne sont aucunement des recommandations mais uniquement des pistes d’utilisation possibles et des ressources pouvant contribuer à l’utilisation pédagogique du film à adapter en fonction des classes.

Toute les utilisations proposées partagent une démarche commune : il s’agit de confronter le film à d’autres sources d’information afin de le nuancer, de le contredire, d’approfondir éventuellement certains points évoqués.

Pour avoir un éclairage autre que le film sur Mwanza, le lac Victoria et la pêche dans ce lac le mieux est de partir du dossier rédigé par Sylviane Tabarly et Jean-Louis Carnat sur le site Géoconfluences : http://geoconfluences.ens-lsh.fr/doc/breves/2005/3.htm

Questions et thèmes que le film permet d’aborder avec les élèves :

1 - La question du développement : les activités autour de la pêche permettent-elles aux pays riverains de se développer ?
Niveau d’utilisation : Seconde ou terminale

La notion de développement/sous-développement est présente dans les programmes de seconde comme dans ceux de Terminale. Elle se trouve posée dans le film et a été abordée dans la polémique qu’il a suscité. Certains ont reproché au réalisateur de ne pas montrer l’enrichissement qu’avait pu entraîner l’essor de la pêche et du conditionnement du poisson.

Parmi de nombreux articles parus dans la presse suite à la polémique autour du film, celui de Jean-Philippe Rémy, paru dans Le Monde du 04.03.06 et intitulé "Contre-enquête sur un cauchemar" s’efforce d’aller vérifier les propos du film sur le terrain. Il y donne la parole à des acteurs que l’on ne voit pas dans le film :

« Le long des plages où abordent les pêcheurs, les exemples de réussite ne sont pas exceptionnels, comme en témoignent aussi les maisons en construction et la flotte de 350 embarcations du petit village d’Igombe. Malgré sa chemise déchirée, Mware Muhana "remercie" la perche du Nil pour ses bienfaits. "Grâce à ce poisson, j’ai deux maisons et mes enfants vont à l’école primaire. Si l’argent continue à arriver, ils iront à l’école secondaire." Quant à manger de la perche du Nil, comme tous ceux de la région, il fait la grimace. "Ici, on aime le saato (tilapia). Le sangala (perche du Nil), ça n’a pas de goût, c’est un poisson pour les Blancs." »

Un travail proposé aux élèves peut consister à inventorier les acteurs qui interviennent dans cette activité économique et montrer ainsi que certains n’apparaissent pas dans le film. Pourquoi ?
C’est un choix du réalisateur qui n’a jamais caché le caractère de réquisitoire de son film. Il n’a jamais prétendu présenter une thèse de géographie ou d’économie mais plutôt une sorte de « J’accuse » en images.

En ce sens la polémique engagée par François Garçon n’est-elle pas quelque peu vaine ? Il est vrai que le film ne dit jamais clairement à quoi sont destinées les carcasses de poissons qui sèchent au soleil et laisse ainsi supposer qu’elles sont destinées à l’alimentation humaine comme les têtes frites et vendues autour du lac. Contruire, à partir de points de détails, une argumentation qui vise à retirer toute valeur au travail de Sauper n’est-ce pas contester Zola en faisant remarquer que tous les officiers supérieurs n’avaient pas participé au complot contre Dreyfus ?

La question pertinente que me semble poser le cinéaste autrichien et qui rejoint les préoccupations de notre enseignement, est celle du développement : les activités induites par la pêche autour du lac Victoria sont-elles de nature à fournir des fonds permettant des investissements indispensables pour répondre aux besoins essentiels de la population ?

On peut en douter si les devises que procure l’exportation de la perche servent à importer de la nourriture pour faire face aux problèmes alimentaires qui touchent d’autres régions du pays.
L’article d’Elise Colette, publié dans Jeune Afrique du 15 janvier 2006 peut servir à cet égard de document complémentaire.
La comparaison avec l’exemple chinois grâce au dossier en ligne sur Géoconfluences devient dès lors intéressante. Comment expliquer qu’une même activité, la pêche en eau douce, aboutisse à des résultats si différents en terme de développement ?

Le rôle de l’Etat semble ici déterminant. Les autorités chinoises en interdisant progressivement la pêche ont orienté les activités des agriculteurs-pisciculteurs vers l’aquaculture, mettant à leur disposition des ressources en matière de recherche publique et de techniciens, préservant ainsi la ressource et l’environnement. Le recours à l’histoire devient alors utile. En Chine existe une tradition étatique vieille de plusieurs siècles dont un des aspects a été l’encadrement des agriculteurs pour permettre la riziculture. Il existe donc un Etat qui a les moyens de réglementer une pratique et de faire respecter ses règlements. Par ailleurs, un pays qui n’est pas dépourvu d’un potentiel scientifique et technique. En Afrique, des Etats récents aux moyens beaucoup plus modestes qui doivent à tout prix se procurer des devises importer ce qu’ils ne produisent pas.

Dès lors la question du développement/sous-développement peut-elle aujourd’hui se poser indépendamment de la place qu’occupe un Etat dans la mondialisation ?

2 - La question de la mondialisation : comment la situation et l’activité de la pêche autour du Lac Victoria s’expliquent-elles par l’organisation du monde ? Niveau d’utilisation : Terminale

« Dans le Cauchemar de Darwin j’ai essayé de transformer l’histoire du succès d’un poisson et le boom éphémère autour de ce « parfait » animal en une allégorie ironique et effrayante du nouvel ordre mondial. Mais la démonstration serait la même en Sierra Leone et les poissons seraient des diamants, au Honduras, ils seraient des bananes, et en Irak, au Nigeria ou en Angola... ils seraient du pétrole brut. » Hubert Saupert, http://www.1001productions.net/LM/DAR/Darwin%20frs.html

Une démarche d’utilisation avec des élèves peut être d’utiliser le film après le cours de géographie sur la mondialisation dans le cadre de l’ECJS avec la problématique suivante "La mondialisation est-elle responsable des difficultés d’un pays ou d’une région ?"

Durée du travail 4 h :

- 2 h consacrées à la projection du film
- les élèves répartis en groupes travaillent 1 h sur le thème qui est le leur à partir de documents donnés par le professeur.
- chaque groupe expose en 5 mn au reste de la classe les réponses aux questions en rapport avec leur thème (20 à 30 mn)
- débat (20 à 30 mn)

Thèmes de travail possibles :

- comparaison de l’exemple chinois et de l’exemple tanzanien en terme de développement
- comparaison de l’exemple chinois et de l’exemple tanzanien en terme d’action de l’Etat
- les acteurs qui interviennent à différentes échelles et leur rôle dans l’activité de la pêche en Tanzanie
- le commerce des armes en Tanzanie : fantasme du réalisateur ou un flux occulte de la mondialisation ?

Le commerce des armes

La question du trafic d’armes a été au coeur de la polémique sur le film. Certains de ses détracteurs reprochant à Hubert Sauper d’évoquer de tel trafic sans jamais montrer la moindre arme illégale sur le sol tanzanien.

Pourtant des informations abondent sur le sujet qui confirment largement les propos du réalisateur. Peuvent être utilisés comme documents de travail :
- l’article de Sandra Fontaine, paru dans Jeune Afrique le 23 mars 2003 et qui s’appuie sur des rapports de l’ONU. On y apprend notamment : "(...)Trente millions d’armes légères et de petit calibre sont aujourd’hui en circulation en Afrique, dont huit millions dans la seule partie occidentale du continent (...) Selon l’ONU, l’utilisation des armes légères a provoqué, au cours de la dernière décennie, la mort de 20 millions de personnes sur le continent africain, dont 80 % de femmes et d’enfants. Les civils détiennent 60 % de ces armes, très faciles à assembler, même pour un enfant. Plus de 300 000 enfants-soldats se trouvent d’ailleurs aujourd’hui enrôlés dans différentes milices.(...)"
- le résumé d’une étude d’Amnesty International de juillet 2005 intitulée : RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO, Les flux d’armes à destination de l’est
- une carte du Monde Diplomatique, de 2000

Il apparaît que la Tanzanie n’est pas la plaque tournante du trafic d’armes en Afrique mais une étape dans les trajets des avions qui viennent des pays fournisseurs d’armes en direction des zones de conflits puis, pour ne pas rentrer à vide, ces avions rapportent des produits africains, dont la perche du Nil.

3 - Le documentaire : quelle relation à la réalité ? Comparaison avec « Opération Lune » de William Karel

Une autre utilisation du film d’Hubert Sauper peut s’envisager dans le cadre de l’ECJS. La problématique serait alors "Le documentaire, reflet ou déformation de la réalité ?"

Le Trésor de la langue française donne la définition suivante : "Film documentaire et p. ell. en emploi subst. masc. documentaire. Film, généralement de court ou moyen métrage, à caractère informatif ou didactique, présentant des documents authentiques sur un secteur de la vie ou de l’activité humaine, ou sur le monde naturel."

Si l’on suit cette définition, force est de constater que les élèves sont très régulièrement confrontés à de telles productions lorsqu’ils regardent la télévision. Dès lors une réflexion critique sur ce sujet peut s’avérer intéressante.

En complément, l’utilisation du film de William Karel, "Opération Lune" peut présenter de l’intérêt. En 2002, William Karel décide de fabriquer de toutes pièces un faut documentaire de 52 mn dans lequel il juxtapose interviews de personnalités (le réalisateur a convaincu Alexander Haig, Henry Kissinger, Donald Rumsfeld... de participer à la supercherie !), et faux témoins incarnés par des acteurs. Il essaye de nous convaincre de la thèse suivante : craignant de ne pouvoir diffuser en direct des images des premiers pas sur la Lune, le gouvernement américain aurait fait tourner, avec l’aide de Stanley Kubrick, des images en studios à diffuser, faute de mieux, puis la CIA auraint ensuite éliminé tous les témoins du tournage.

Pour une présentation du film on consultera le site d’ARTE.

On peut commencer à diffuser ce film aux élèves et arrêter la diffusion quelques minutes avant que ne soit révéler la supercherie. On demande alors aux élèves ce qu’ils pensent de la thèse défendue par l’auteur.

Par expériences, il est exceptionnel que des élèves, de seconde comme de terminale, émettent le moindre doute sur la thèse défendue. Au contraire, ils sont pour beaucoup scandalisés par la duplicité et le cynisme américain...

Une fois convaincus qu’il s’agit bien d’une supercherie, on peut commencer à faire travailler les élèves sur les techniques employées par W.Karel pour monter un documentaire convaincant bien que totalement faux. L’utilisation d’un questionnaire comme guide d’analyse peut s’avérer utile.

J’ai pour ma part choisi 4 extraits de quelques minutes, dans lesquels W.Karel glisse des indices sous forme d’images ou d’affirmations, qui auraient dû alerter les élèves ou au moins les conduire à s’interroger. On peut faire travailler les élèves par groupes de 2 ou 3, chacun sur un extrait en salle informatique.

Par sa forme : voix off omniprésente, images qui ne correspondent pas au commentaire, recours à la théorie du complot... le film de W.Karel est très différent de celui d’H.Saupert : absence de voix off, juxtaposition de témoignages...

Faudrait-il privilégier le second type de documentaire pour approcher la réalité ? La réponse est, on l’a vue, plus complexe...

L’objectif serait de faire comprendre aux élèves, quitte à brutaliser la représentation spontanée de beaucoup d’entre eux, qu’il n’y a pas de documentaire objectif. Il s’agit toujours d’un point de vue sur le monde... d’où la nécessité de toujours s’interroger sur les images que l’on voit mais ce sens critique dépend largement des connaissance que l’on a à sa disposition.

Cela ne conduit pas au relativisme absolu : il n’y aurait plus de vrai et de faux, tout ne serait qu’opinion, mais des vision plus ou moins proches de la réalité.

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